Chapitre 1
C'est toujours
le soir que j'y repense. Lorsque la foret se colore d'or et de feu et que le
soleil projette ses derniers rayons sur la montagne au sommet embrasé. Il y a
tout : l'odeur des pins emplis du soleil de la journée, le léger souffle du
vent entre les feuilles, la nuit qui avale les dernières étincelles du
jour mourant, sur les tours élancées des mages d'Osterbourg. Les souvenirs
remontent alors comme des jets d'acides, chaque chose semble teintée de
nostalgie.
C'est un soir
comme celui ci que tout a commencé. La pénombre étreignait lentement les
ruelles d'Osterbourg, tandis que, tapie dans un coin sombre, j'observais les
gardes interroger les passants de la grande place. Tous des mages, bien sur.
Nous autres les Prirks n'avions pas le droit de pénétrer dans la ville. Je
baissais les yeux un instant sur la fiole que je tenais entre mes mains. Cela
faisait plusieurs mois que j'organisais cette expédition et j'avais enfin fini
par trouver ce que je cherchais : un remède pour mamie. La pauvre vieille était
malade, elle allait mourir si on ne faisait rien. Cela faisait également 2
heures que je tentais d'échapper aux gardes. Comment allais-je expliquer
mon retard pour le souper ? Je ne pensais pas rentrer de ci tôt, il faut dire
que les gardes étaient tenaces ! Je ne pouvais assurément pas dire la vérité :
je connaissais le dégoût des Prirks pour la magie. Il est vrai qu'il y a de
quoi être dégoûté. "La magie rend égoïste et efface le coeur" disait
mon père. "C'est dans leur sang, Fady, c'est dans leur sang"
répliquait toujours ma mère. Mais pourtant je connaissais notre histoire. Nous
descendions directement des mages. Ces hybrides sans coeur jetaient des villes
les enfants n'ayant aucun talent pour la magie. "Prirk" ne signifiait
pas autre chose que "anomalie". Voila ce que nous étions pour eux,
des anomalies. C'est pourtant ce à quoi il fallait s'attendre à force de
mariages consanguins. "Elever nos esprits au ciel jusqu'à la
perfection". Telle était la devise des lumineux, le grand ordre de mages
qui dominait le royaume.
J'ouvris la
fiole aux reflets verdâtres. Une émanation pestilentielle s'en dégagea et
s'engouffra dans les poumons. Les larmes me montèrent aux yeux et une quinte de
toux me pris. Bien heureusement, le brouhaha de la foule couvrit mes toussotements
étouffés. Je refermais vite la fiole et la plaçais dans la poche de ma robe.
Pauvre grand mère, je n'aimerais pas avoir à boire ça. Je commençais même à me
demander si j'avais pris le bon flacon. Je passais discrètement la tête au coin
de la rue pour m'assurer que les gardes n'étaient plus là. Une goutte de sueur
dégoulina le long de ma nuque, laissant un sillon humide sur ma peau. Je
passais ma main pour m'essuyer et une substance visqueuse se pris entre mes
doigts. On aurait dit de la bave... Je me retournais d'un coup, dégainant ma
dague maladroitement mais mon coup fut bloqué par une puissante main gantée.
Mes yeux se plantèrent dans ceux d'un garde à l'air endormi. Il était peut être
bête mais il avait de la force ! Il me fixa un instant puis sa bouche baveuse
s'étira en un sourire de folie. Il gloussa tandis que j'essayais de dégager mon
bras. Il exerçait une pression si forte que je fus obligée de lâcher mon arme,
qui tomba au sol en un fracas métallique.
- Hey !! Elle
est là les gars ! Beugla t'il sans me lâcher du regard.
Deux autres
gardes sortirent des ruelles de droite et de gauche : des armoires à glace. Le
garde qui me tenait me tira violement et je faillis trébucher.
- Hey !
Doucement, tu me fais mal !
Ils se mirent à
rire, ils avaient vraiment l'air bêtes avec leurs cheveux filiformes
dégoulinant autour de leurs visages gras et baveux.
- On l'emmène à
Jad ? demande celui qui me tenait
- ben ouais, ça
va être sa fête, c'est qu'il est sacrément furax le patron.
Et ils se
remirent à rire avant de m'entraîner.
Le cliquettement
de leurs plaques d'armure faisait se retourner les passants sur nous. Les
regards étaient hautains, pédants, outrés. Je savais bien ce qu'ils pensaient :
"Fichtres ! Que fais donc une Prirk ici ?! En pleine cité ! La garde ne
fait vraiment pas son travail, elle va nous transmettre ses maladies...".
J'étais même sure que certains d'entre eux iraient se plaindre. Le garde qui me
tenait faisait au moins deux têtes de plus que moi, si bien que mon bras était
violement soulevé au dessus de ma tête. J’avais l'impression d'être une poupée
dans la main d'une petite fille, ballottée par ses gestes gourds. C'était un
supplice pour mon pauvre membre. J'étais sure que lorsqu'il me lâcherait, celui
ci ferait une bonne dizaine de centimètres de plus que l'autre. Je jetais
un coup d'oeil rapide à ma poche ou se trouvait la fiole : elle subissait le
même sort. Ballottée dans tous les sens, elle menaçait à chaque instant de
passer par dessus le petit morceau de tissus qui la retenait.
Nous pénétrâmes
dans un bâtiment de pierre dont la porte, tatouée de runes rougeâtres, était
déjà ouverte. Nous parcourûmes un long couloir au plafond si bas que les gardes
furent obligés de courber légèrement l'échine. Quelques portes s'ouvraient sur
des pièces au mobilier spartiate où des dizaines de gardes parlaient fort et
riaient grassement. Le couloir était étroit et seules quelques torches
accrochées au mur dévoilaient les effrayantes toiles d'araignées. Nous nous
arrêtâmes devant une porte au bois verni et un des gardes frappa. Il n'attendit
pas la réponse et entra directement. Nous pénétrâmes, mois sans enthousiasme,
dans une petite pièce semblant être un bureau. Il faisait sombre et le feu
mourrant dans la grande cheminée faisait miroiter l'ombre du grand bureau en
bois de cerisier. Je pouvais reconnaître entre tous ce bois magique, dont
l'odeur suave embaumait l'air. Un amoncellement de parchemins et de livres
s'étalait sur ce bureau. De massives étagères aux murs dégageaient une intense
odeur de moisi, se mêlant à celle des braises.
Devant la
cheminée se trouvait un homme nous tournant le dos. Seule sa silhouette,
dessinée par la lueur des braises, était visible clairement dans la pénombre.
1m 70, 75 tout au plus, une silhouette musclée vêtue d'une simple robe de mage
bleutée, où peut être verte. Il se retourna :
- On l'a
retrouvée, Jad, grogna un des gardes
- bien
bien, répondit l'intéressé en approchant à pas lents.
Je savais qu'il
me jaugeait, je me sentais nue. Contrairement à lui, je ne distinguais pas sont
visage, baigné par l'ombre de la pièce. A mesure qu’il se rapprochait, une
odeur étrange vint troubler mon sens de l’odorat. Une sorte de relent curieux
mêlé à une violente et pénétrante émanation de moisie.
- Quel est ton
nom jeune fille ?
Le garde me
compressa le bras pour m'obliger à répondre, je gémis :
- Altaïr'a...
- Mmh, altaï'ra,
que faisais tu donc dans mon laboratoire ? Tu sais bien que les Pri...
Jad s'arrêta
net, je le regardais bizarrement. Puis je compris ce qui l'avait stoppé : Une
vois furieuse criait son nom. La voix était comme étouffée, comme venant d'une
autre pièce. Il se précipita vers son bureau, dégagea nerveusement les liasses
de papier du revers de son bras et s'empara d'un objet. Celui ci brillait d'une
telle intensité que je fus éblouie quelques instants. Quel était cet objet ?
- Jad, cela fait
plus d'une heure que j'attends dans la salle de conférence, que faites vous
foutre dieu ?! Disait la voix
C'est entre deux
battements de paupières que je distinguais l'objet, enfin. C'était un miroir,
un simple miroir ovale muni d'une poignée que Jad tenait fermement devant lui.
- J'arrive votre
bienveillance, j'ai eu une malencontreuse affaire à régler, veuillez me
pardonner...
Le miroir
révélait son visage à la peau couleur cuir tanné. Il faisait partie des gens
qui ont passé toute leur vie sur les routes et à qui on ne peut pas réellement
donner un age. 40 ? 50 ans ? Le soleil avait creusé des rides aux coins de ses
yeux olive. Des petits yeux pétillants d'intelligence. Sa courte chevelure brun
clair tirée en arrière par une tresse lui donnait l'aspect d'un vallalicien
sans cornes. Le léger bombé de ses pommettes faisait ressortir le creux de ses
joues ombrée par une légère barbe. Sa mâchoire était carrée et son nez
volontaire. Ses lèvres fines, gardiennes de l'ivoire bruni de ses dents,
affichaient un sourire crispé.
- De quelle
affaire parles tu ? La voix était sévère.
- Votre
bienveillance, une Prirk s'est introduite en ville.
- Montrez la
moi, répondit la voix, peu convaincue.
Jad tourna le
miroir vers moi un instant. Un homme y figurait : Peau laiteuse, boucles
brunes, yeux d'or étincelants. C'est tout ce que je vis.
- Eh bien ? Vous
savez quoi faire, nous n'avons pas de temps à perdre avec ces anomalies.
Débarrassez vous d'elle.
- Votre
bienveillance, n'est ce pas un peu...
- Vous m'avez
entendu ?? Dépêchez vous !!
La lumière du
miroir faiblit peu à peu jusqu'à ce qu'il n'y ait plus que la lueur sourde et
rougeoyante dans braises pour percer la pénombre de la pièce. Jad soupira.
- Vous avez
entendu le seigneur Ellanar...
Les gardes
gloussèrent et m'entraînèrent vers la porte.
Je me retrouvais
projetée dans le couloir en une fraction de seconde, un garde devant, un garde
derrière. Ma précieuse dague, à la ceinture de celui de devant étincelait à la
lueur des torches. Tout devint soudain très clair. Je poussais le plus
violement possible le garde derrière moi tout en m'emparant de la dague. Il
recula d'un pas et ses cheveux s'enflammèrent sur une torche. Je plantais la dague
dans le premier membre qui vint. C’est à dire le bras du garde de devant. Il
hurla, en écho au cri de celui de derrière dont le cuir chevelu flambait. Une
odeur de cochon grillé envahit le couloir et les autres gardes commencèrent à
sortir. L'un essaya de s'emparer de moi. Je me baissais. Il trébucha et se
pris les genoux d'un autre en pleine figure. Je plongeais ma main dans ma poche
et en sorti la fiole. Ils allaient voir... Je couvris mon nez et ma bouche et
projetais la fiole contre le mur. Celle ci explosa en un éclat de verre et une
fumée verdâtre se rependit dans le couloir. Je me faufilais entre les gardes,
toussant et pleurant. Les larmes et la fumée m'aveuglaient. Ma peau me
démangeait. Il fallait que je sorte vite d'ici avant de mourir étouffée. J'enjambais
un garde au sol, pris d'une violente quinte de toux, mais celui ci s'empara
convulsivement de ma cheville et me fit trébucher. Je m'affalais au sol. Le
choc me coupa le souffle. Ça c'était fait ! Je me retournais et l'emprise du
garde de relâcha. Je crois qu'il était mort. Replaçant mon bras devant ma
bouche, j'avançais en rampant, évitant les bottes qui menaçaient de m'écraser.
Le brouhaha était impressionnant : Le fracas des armures les unes contre les
autres, les hurlements étouffés, les toux grasses... Je n'en pouvais plus, il
fallait que je sorte. Et surtout, il fallais que je respire ! J'avais
l'impression que l'on coulait de l'acier fondu dans mes poumons, qui se
déchiraient. Je risquais une inspiration, une toute petite... Grave erreur, c'était
comme si quelqu'un avait allumé un feu dans ma gorge. Je toussais, je
crachais, tout en continuant à avancer. La sortie, ma terre promise vint enfin
à moi et la brise fraîche me caressa doucement le visage, signe que j'étais
libre. Je me relevais et partis en courant. Je toussais toujours et un goût
amer tapissait ma bouche. La nuit était déjà là et je n'eus aucun mal à sortir
de la ville. Je couru à travers les champs jusqu'à être sure que plus personne
ne pouvait me suivre.
Au loin, une
fumée verdâtre étendait ses bras sur la ville D'Osterbourg, la ville des mages.
Je rentrais doucement chez moi, de toute façon j'étais déjà en retard. Sur le
chemin je me rinçais le visage dans un petit ruisseau. Samarkand était là,
il me fit sursauter. Son regard désapprobateur s'abattit sur moi comme la
foudre. J'avais fait tout ça pour rien... Du moins, c'est ce que je croyais.

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