Chapitre 2
Je ne restais
guère dans ma chambre ce matin là. Le feu était éteint mais le froid dont
j'étais saisie n'était pas celui d'une chambre non chauffée. J'avais échoué.
Grand mère était morte cette nuit, vers 4h... Son long râle avait fait vibrer
l'air et nos coeurs à l'unisson.
Débarrassée de
mes vêtements je fis ma toilette dans l'eau glacée du ruisseau qui perçait la
terre dans le sous bois, derrière la maison. Je frissonnais. Je me donnais
l'impression d'être une coquille vide. Seule la marque violacée de mon bras
faite par le garde et une légère toux me rappelaient les événements de la
veille, non, je n'avais pas rêvé, me disaient ils. Je frottais mon biceps avec
un chiffon imbibé d'eau. C'était sensible mais je ne grimaçais pas. J'aurais
mérité bien plus.
Je m'habillais
chaudement d'une robe de laine bleue, de bottes de cuir rembourrée et d'une
chaude cape. Samarkand apparu au coin d'un rocher. Encore lui. Je ne sais
pour quelle raison, ce chat ne cessait de me suivre. Ou que j'aille, ou que je
me trouve, il était toujours là. Ce chat avait appartenu à ma grand mère, il
avait du sentir que son âme quittait notre monde et avait décidé de se trouver
un nouveau propriétaire, je ne voyais pas d'autres explications. Seulement, il
avait très mal choisi : je détestais les chats ! Il me regarda, pencha sa tête
sur le coté et miaula. C'était un chat au poil raz tigré noir et gris, assez
commun, en somme. Son oreille droite était coupée en deux. Mais je crois que le
plus étonnant c'était ses yeux : ils étaient argentés. Deux pépites
d'argent qui dansaient comme des tornades dans la pénombre des sous bois. Il
était svelte, ce n'était pas le genre de chat à se laisser engraisser devant
l'âtre. Il était curieux tout en restant digne : vous ne l'auriez jamais vu
jouer avec l'une de ses proies. Je l'avais toujours vu à la ferme, et malgré
les années, il semblait toujours aussi jeune et vif. Il ne s'était jamais
vraiment approché de moi : il était méfiant et avait raison ! Mais ces derniers
temps, il n'était pas un jour ou je ne voyais pas l'extrémité de sa queue
noire et fine, ou sa silhouette zébrée de gris se profilant au loin. Je crois
que le pire c'était lorsque je sortais le soir pour chercher du bois dans la
grange. Il me semblait sentir sans cesse posés sur moi ses deux yeux d'argent,
brillant dans la nuit comme deux lunes mouvantes.
- vas
t'en, tu m'agaces, lui lançai je
Il miaula de
nouveau tandis que je m'agenouillais au bord du ruisseau, nouant mes cheveux
avec une ficelle de cuir. Ils étaient blonds, couleur blé, disait souvent ma
mère. Leurs mèches entrelacées formaient de larges boucles qui me tombaient en
cascade jusqu'au milieu du dos. Je me regardais dans l'eau. La couleur de mes
joues, rougies par le froid, faisait ressortir mes yeux. Mon père me disait toujours
que mon regard faisait peur : il les comparait souvent à deux pays de glace,
qui rependaient un peu de leur gel là ou ils se posaient.
Je me redressais
et Samarkand vint se frotter contre ma jambe. Mon sang ne fit qu'un tour : Mon
pied partit dans sa direction et alla rencontrer son arrière train. Il fit un
bond et tomba dans l'eau. J'eu un léger sourire lorsqu'il se releva, cracha et
partit en courant.
- c'est ça !! Et
ne reviens pas !
Ce geste, bien
que légèrement sadique, m'avait soulagée d'un peu de ma peine et de ma colère.
C'est curieux comme le malheur des autres, si infime soit il, peut redonner un
semblant de bonheur.
Un cri retenti
au loin, je n'y prêtais tout d'abord pas attention, puis des bruit de pas se
firent entendre.
- Altaï'ra !
Altaï'ra !! S’écriait la voix, comme affolée par un quelconque malheur
Que me voulait
on donc ?
C’était Rhéa, la
fille de l’homme qui tenait la ferme voisine. Elle arriva devant moi,
trébuchant à moitié décoiffée et toute essoufflée. Ses cheveux roux étaient crépus
et ses quelques taches de rousseur se fondaient sur la terre basanée de sa
peau. Ses yeux, deux grands yeux d’un noir intense me fixaient avec anxiété.
Elle s’étrangla un peu sur sa phrase :
- Des mages, chez toi…
Je la regardais
un instant, je crois que je cherchais la façon dont il fallait que je réagisse.
Je ne voulais pas l’effrayer. Rhéa était une jeune femme d’une quinzaine
d’années que j’avais rencontré il y a un an à la fête du renouveau. Elle avait
fait l’expérience de la magie de la graine se sésame et ne pouvait s’empêcher
de rire constamment. Je l’avais prise sous mon aile pour la protéger des
moqueries des jeunes gens de son age. Depuis elle s’était attachée à moi et
venait souvent me rendre visite à la ferme. Mais il y avait plus important :
des mages chez moi.
-
Combien sont ils ?
-
Deux… il y a trois gardes également.
Je resserrais ma
cape autour de mes épaules et partais en direction de la maison. A chacun de
mes pas, une odeur d’humus se dégageait, me faisant froncer le nez. Cette venue
devait avoir un rapport avec les événements de la veille. J’avais été bête de
croire qu’ils laisseraient passer ça, après tout, ils connaissaient mon nom.
Nous arrivâmes derrière la battisse et je passais le bout de ma manche sur la
fenêtre embuée. Ils n’étaient pas à l’intérieur. Rhéa me lança un regard interrogateur
et ouvrit la bouche pour dire quelque chose. Je plaçais mon doigt devant ma
bouche en fronçant les sourcils et me dirigeais vers le coin de la maison. Des
voix me parvinrent.
-
Ecoutez, nous sommes en deuil…
-
Certes, mais vous m’avez donné votre accord, prononça
la voix de Jad.
-
Je vous ai donné mon accord pour dans trois jours, sir,
répondit mon père avec mépris. Et si vous avez une once de justice dans votre
cœur, vous saurez que je respecterai mon serment.
-
Bien… Dans trois jours alors, répondit Jad, perplexe.
Vous ne lui en parlerez pas, n’est ce pas ?
-
Bien sur que non, elle risquerait de s’enfuir…
-
Bien, à dans trois jours dans ce cas.
Je m’approchais
doucement, Rhéa sur mes talons. Les feuilles mortes crissaient doucement sous
mes bottes. J’essayais de me faire plume. Au coin de la maison, je vis mon père
serrer la main de Jad. Ce dernier arborait une robe bleue, la même que celle
qu’il portait la veille. Je savais ce que signifiait cette couleur : il
faisait partie de l’ordre des lumineux. Le bleu était la couleur des serviteurs
de l’ordre. Les dirigeants portaient du blanc, bien sur. Il portait par-dessus
sa robe une étole rose pale et violette. Je savais que cela représentait ses
castes de magie mais je ne savais pas exactement lesquelles. Peut être le feu,
ou bien du métal… Oui, il avait une tête à appartenir à la caste du métal. Son
air légèrement sombre sans pourtant une once de méchanceté dans son regard me
donnait l’impression d’un être contrarié par la vie qu’il mène. La main avec
laquelle il avait serré celle de mon père était mouchetée de petites taches et
parcourue de cicatrices. Je voyais au coin de ses yeux légèrement ridés une
expérience qui transforme tout homme. Celle des armes.
Il était
accompagné d’un autre mage à la silhouette légèrement trapue. Je ne le
reconnaissais pas. Il se tordait les doigts, visiblement mal à l’aise de cette
malhonnête affaire qui se tramait sous ses yeux et à laquelle il prenait part.
Trois gardes les encadraient. Ils se ressemblaient tous : des armoires à
glace gras et baveux.
Jad tourna le
dos à mon père et se dirigea vers les chevaux à l’entrée de la ferme. Je me
demandais comment les gardes allaient faire pour monter dessus… Un bruissement
fit frémir les feuillages des sapins environnants et une créature volante s’en
échappa. Elle se dirigea vers les hommes qui enfourchaient leurs chevaux et je
cru tout d’abord, en la voyant fondre sur eux qu’il allait les attaquer. Mais
le volatile alla se poser lestement sur l’épaule de Jad. Il ne faisait pas plus
de 40 centimètres de long. Sa tête et sa queue gris ardoise soulignaient le
brun clair de son corps tacheté de noir. Je sursautais lorsqu’il poussa un
« ki ki ki ! » perçant. Jad se tourna dans ma direction et regarda,
l’air absent. Je sursautais violement en voyant le flanc de l’oiseau, découvert
par le changement de position de son possesseur : il était comme à moitié
arraché, les cotes visibles qui se soulevaient lentement à mesure que le rapace
bougeait, des lambeaux de chair déchiquetés… Cette vision était d’une horreur
totale. Voila donc ce que j’avais senti dans le bureau de Jad. Celui-ci était de la caste de la chair et de
l’esprit. Je n’avais jamais vu de mage dont la naissance avait été aussi
chanceuse. En effet, les castes de magie étaient déterminées par la naissance
de l’enfant. La caste de la chair avait du lui permettre de redonner à l’oiseau
un semblant de vie, et celle de l’esprit de le contrôler un minimum pour qu’il
reste près de lui. La magie avait vraiment quelque chose d’effrayant parfois…

Commentaires